Interwiew sur le Tour 2004

Le tour de France

" Les sprinters ne sont pas que des fous ! "

Nouvelle victoire au sprint hier, cette fois-ci de Jean-Patrick Nazon (AG2R). L’art du dernier coup de rein est décrypté par le directeur sportif de l’équipe de France.

Wasquehal, envoyé spécial

Double vainqueur d’étape en 1996 sur le Tour de France, Frédéric Moncassin est aujourd’hui directeur sportif de l’équipe de France. Sur le Tour, il scrute le peloton français avant de faire sa sélection pour l’épreuve sur route des Jeux d’Athènes (13-29 août). Nul doute qu’il a déjà sur ses tablettes Jean-Patrick Nazon (AG2R) qui a réglé le peloton pour la victoire, hier, à Wasquehal. Ancien sprinter, il suit aussi de près les voltigeurs du macadam et nous livre leurs " secrets ".

Quels sont les " ingrédients " d’un bon sprint ?

Frédéric Moncassin Savoir sprinter, c’est savoir se placer, savoir frotter, savoir s’imposer et finalement pouvoir jaillir au bon moment. Seulement, dire cela ne suffit pas à résumer un bon sprint. La condition physique du coureur joue énormément. Si un coureur est déjà à fond dans le dernier kilomètre, il ne pourra jamais lancer le sprint à la pancarte des 300 mètres.

L’astuce compte aussi beaucoup. Lors du sprint à Charleroi, dimanche, Thor Hushovd est emmené par Julian Dean qui s’écarte sur la gauche pour le laisser passer, mais sans immédiatement se resserrer comme savent très bien le faire les Italiens. C’est un geste qui n’est pas irrégulier, mais ça gêne forcément ceux qui sont derrière.

Qu’est-ce qui fait qu’un sprinter " ralentit ", commence à décliner ?

Frédéric Moncassin Le sprint, c’est une histoire de hiérarchie qui se fait et se défait constamment. Pendant dix ans, je disputais les sprints et on se faisait toujours " enfumer " par Mario Cipollini, parce qu’il avait sa façon de faire, le truc en plus. Lorsque Cipollini était au sommet, il était intouchable. Il se mettait en tête à l’approche du sprint final, et personne ou presque n’essayait de le doubler. On lui laissait sa place parce qu’il s’imposait naturellement. Une fois qu’il a été battu, il a commencé à être bousculé. Et c’est quelque chose qu’il ne supporte pas. Mario Cipollini n’a jamais été habitué à être bousculé. Il lui faut un sprint fluide, droit, vite et simple à exécuter.

La confiance compte donc énormément pour un sprinter ?

Frédéric Moncassin Oui. Personnellement, j’ai perdu confiance en fin de carrière. En fait, il arrive toujours un moment où un sprinter se calme, commence à réfléchir un peu plus. Ce moment, on arrive à le sentir lorsqu’on donne le petit coup de frein de trop. Celui qui va vous faire rater la victoire sur la ligne. À trente-sept ans, c’est peut-être le cas de l’Italien Mario Cipollini.

Est-ce que la peur peut paralyser un sprinter ?

Frédéric Moncassin C’est plutôt une question d’envie qui fait la différence. Moi, à la fin, je n’avais plus envie de me battre et de frotter sur les barrières. À l’inverse, tant qu’il fonce et ne voit pas les barrières, un sprinter continuera d’aller vite.

Y a-t-il un profil particulier du sprinter ?

Frédéric Moncassin Non. Un routier-sprinter, c’est un cycliste avant tout. C’est-à-dire que c’est un athlète assez sec et surtout affûté. Avoir des grosses cuisses, ça ne suffit pas pour sprinter. Il faut aussi pouvoir se taper les deux cents bornes avant le dernier sprint. Morphologiquement, la différence majeure, c’est évidemment que les bras, les épaules et les fessiers d’un sprinter sont un peu plus gros que chez un grimpeur.

Est-ce qu’un homme en forme peut défier les purs sprinters sur leur terrain ?

Frédéric Moncassin Non. Le sprint, c’est un exercice à part entière, une vraie spécialité. Un grimpeur qui est assez adroit et qui veut se mêler au sprint, ça ne le fait pas ! Tout simplement parce qu’on est habitués à frotter entre sprinters. Ceux qui viennent se mêler aux purs sprinters n’ont pas du tout l’habitude d’un petit écart à de telles allures. Ils peuvent donc créer le danger. Contrairement aux non-spécialistes, un sprinter ne craindra pas d’en toucher un autre.

Faut-il être un peu inconscient pour se lancer dans un sprint ?

Frédéric Moncassin On fait toujours passer les sprinters pour des fous, c’est largement exagéré. C’est l’effet déformant des caméras. Quand on voit à la télévision un sprint de face, on a l’impression que tous les " mecs " vont se cogner les uns aux autres. C’est simplement parce que les zooms des caméras sont placés à une grande distance de la ligne. Le spectateur a donc l’impression que tout le monde est sur la même ligne. Seulement, quand on voit le sprint d’hélicoptère, on s’aperçoit que les coureurs sont tous en file. C’est à partir de la dixième ou quinzième place que cela devient dangereux. Dans cette zone, on retrouve les sprinters qui se sont loupés ou des gars qui ne sont pas sprinters, là c’est vraiment chaud et dangereux.

Votre record de vitesse sur un sprint ?

Frédéric Moncassin Au Puy-du-Fou sur le Tour de France 1997, je me fais battre de quatre millimètres par l’Italien Minali. Ce jour-là, on est pris au radar à 84 kilomètres à l’heure sur le plat.

 

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