Victoire sur le Tour 1996

 Bordeaux, Frédéric Moncassin avait de la cuisse et du bouquet

 

On l’avait un peu perdu de vue depuis les étapes de montagne, où il avait bien failli trépasser. Mais hier, Frédéric Moncassin a prouvé qu’il était un immense sprinter et qu’il avait des ressources.

 

 

 

De notre envoyé spécial.

à Bordeaux.

C’EST une meute qui rugit au près, là, ou bout d’une infâme nationale rectiligne, et les deux hommes se regardent plus par instinct que par conviction. Voilà un bon moment qu’ils relaient leurs espoirs dans une échappée à deux qui sent les pins et le vin caractériel - plus on monte vers le nord. Leur geste est alors habituel en pareille situation. La banderole des 5 kilomètres découpe au loin l’horizon mais ils ne la franchiront pas en tête. Gilles Talmant (Aubervilliers-93) et Marc Wauters (Lotto) se redressent sur leur bécane et le boulot s’achève ou presque pour le Français et le Belge. « Quand on est sortis, à cinquante bornes de l’arrivée, explique Talmant, on s’attendait à une réaction des équipes de sprinters. Et puis, quand a compté un peu plus de deux minutes d’avance, je me suis dit, pourquoi pas ! Mais fallait pas rêver… »

C’est donc une meute qui les avale sous les cliquetis des dérailleurs fous mais la plus belle des folies est encore à venir pour un autre Français. Pour une fois, la ville bordelaise a consenti à l’effort souhaité par tous : que la ligne droite terminale change d’emplacement. En ce 19 juillet les quais de la cité s’embellissent au bruit de la Garonne à deux pas et le Tour retrouve ici le centre, le vrai. Ce qui ne dépayse pas les sprinters qui restent les rois. Les Telekom aux avant-postes avec les TVM. Erik Zabel et Jeroen Blijlevens favoris, fatalement. Surprise. Dans la roue du maillot vert allemand, Frédéric Moncassin se cache et suçote ce qu’il peut ; la roue arrière de Zabel est pour l’heure la plus sympa des friandises et il le sait. Le Français de l’équipe GAN se souvient pourtant à peine des circonstances. « J’avais du retard sur les autres, je crois, explique-t-il. Et on avait un drôle de vent de face ! »

Après des journées terribles - la perte du maillot vert, des sprints intermédiaires difficiles à assumer et de lourds passifs en montagne au point qu’il a failli renoncer vers Pampelune -, Frédéric Moncassin a néanmoins pris avant d’arriver en Gironde un peu de bouteille. Comme s’il avait eu le besoin de vieillir et de souffrir, mélange détonant. Preuve : lorsque Zabel glisse plein centre et déborde l’Italien Fabio Baldato, qui sera troisième, on croit l’affaire entendue. « C’était dur de suivre le rythme de Zabel, raconte Moncassin. Mais je savais que c’était la bonne roue et que, de toute manière, il n’y avait rien d’autre à faire ! » Dans les dix derniers mètres, il jaillit, se glisse sur la gauche. Frénésie brutale. Explosion conséquente : 54-11 comme braquet, roue arrière à rayons ligaturés, donc au maximum de sa rigidité. Phénoménal. « Gagner un sprint à Bordeaux, c’est pour moi une consécration », martèle le vainqueur, que des yeux trop creusés rendent un rien fantomatique, à l’instant où il se voit porté par les officiels. « C’est ma deuxième victoire d’étape cette année, c’est… comment dire ? incroyable, oui. J’ai failli rentrer à la maison et je gagne ici ! »

Il a tout dit et rideau sur le fameux « dernier vendredi du Tour », jour de « la remontée », jour « qui n’en finit jamais ». Avant l’échappée de Talmant-Wauters, à l’heure du déjeuner-café-pause-café-digestif, il ne s’est pas passé grand-chose. La course intéresse dans les ultimes kilomètres et personne ne le cache. Les coureurs roulent, les suiveurs suivent - ou le plus souvent précèdent. « Tout le monde a la tête à Paris », affirme sans rire un directeur sportif. Mais Bruno Roussel, le patron des Festina, plutôt sur les dents ces derniers jours, voudrait bien que son leader entre sur les Champs avec une marche du podium assurée. Si le Tour est joué pour son dernier week-end, si la page Miguel Indurain semble tournée (reviendra-t-il seulement ?), Richard Virenque, lui, devra se mettre à l’ouvrage dans le contre-la-montre de cet après-midi menant à Saint-Emilion pour conserver la troisième place au général - son maillot à pois étant désormais une seconde peau.

Si le Varois possède moins de une minute trente d’avance sur son équipier Laurent Dufaux (pas de danger croyons-le), il pourrait bien être inquiété par l’Autrichien Peter Luttenberg (Carrera), placé à moins de deux minutes, ou par l’Espagnol Fernando Escartin (Kelme), qui devrait toutefois lui reprendre trois minutes. La distance (63,5 km) ne favorise pas notre grimpeur national. Mais la perspective d’entrer dans l’histoire du Tour par cette marche-là n’a rien de futile puisque Virenque prendrait ainsi date. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre de ses succès : son chrono sera le seul intérêt du jour....

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